Paris, enfer ou paradis ?

Une contribution de Victor pour le Club Abélard – Novembre 2003

 

« Paris et le désert français », « Paris sera toujours Paris », « Paris est magique », « Paris vaut bien une messe », et rien, ou si peu, sur Lyon, Bordeaux, Marseille ou Lille. L’Hexagone ne vit que par Paris, devenue centre névralgique de la France dans un Etat Jacobin. Il semble bien que Paris fascine toujours autant qu’au temps de Balzac, où Rastignac n’avait de cesse de réussir à Paris, comme si ces deux termes ne pouvaient être séparés.

Et pourtant, Paris, n’est-il (ou elle ?) pas, avant tout, un enfer moderne ?

Un peu de recul et de sang froid amèneront plutôt à la conclusion suivante : Paris est un mal nécessaire dans la compétition internationale

 

 

N’en déplaise doublement à Delanoé, tout n’est pas rose à Paris :

 

Il y a d’abord les bouchons. C’est vraiment insupportable, et c’est de pire en pire avec les voies de bus. Les bouchons à Paris rythment les journées, les semaines, les saisons. Le Lundi, on ne sait pas pourquoi, ça roule. Peut être est-ce l’influence des 35 heures et des longs WE. Mais à partir du jeudi, ça se dégrade, et le vendredi, c’est la catastrophe. On peut rester jusqu’à 2 heures bloqué rue de Rivoli, surtout s’il pleut. Quand il pleut, les gens adoptent une prudence excessive, et l’ampleur des bouchons s’en trouve décuplée. Le débat fait rage actuellement entre les tenants des transports en commun, plutôt de gauche, et ceux des transports individuels, plutôt de droite (solidarité vs méritocratie). Même s’il paraît que le nombre de voiture à Paris a diminué l’année dernière sous le coup des voies de bus, vu de l’intérieur, au contraire, la situation semble plutôt s’être nettement dégradée.

Du coup, la tentation est grande de recourir au scooter, qui offre la possibilité d’avoir un temps de parcours rapide et fiable (et ce en dépit des inconvénients du danger, du port du casque pour les bien coiffés, et de la pluie)

 

D’autre part, la qualité de la vie à Paris pour les personnes disposant de peu de moyens, est tout à fait contestable. Les prix de l’immobilier ne cessent de flamber, et, chaque année, on évoque le spectre de la bulle spéculative de 91 sans que la croissance des prix ne se démente. Quand cela va t’il s’arrêter ? Du coup, les couples avec enfant n’hésitent plus à franchir les portes de Paris pour se réfugier dans les banlieues chics comme Levallois et maintenant Courbevoie. Refuge de courte durée, puisque ces mêmes banlieues sont à leur tour atteintes par la fièvre inflationniste.

 

Quant à avoir des enfants à Paris, c’est un challenge que beaucoup hésitent de plus en plus à relever. Les crèches sont rarissimes, et il n’est pas rare de devoir patienter plusieurs années avant d’y obtenir une place. De quoi laisser à ces mêmes enfants le temps d’avoir l’âge d’aller à l’école, diront les ironiques. La mairie de Paris à certes fait un coup d’éclat en transformant l’ancien appartement de fonction du maire de Paris en crèche, mais cette opération est surtout symbolique, puisqu’elle ne permet d’accueillir que 35 enfants. Ajoutons que le délai moyen d’ouverture d’une crèche est de 5 ans, et on comprendra aisément que nous ne sommes pas sortis d’affaire (ou tirés de l’auberge).

 

Un autre problème de Paris, mis en exergue récemment avec les tristes conséquences de la canicule, concerne la solitude. Comme il est paradoxal d’être seul alors qu’on est entouré de millions de gens ! C’est pourtant la triste réalité. A Paris, les gens sont anonymes, on connaît à peine ses commerçants habituels, les gens ont perdu l’habitude de discuter dans les files d’attente des commerces (le stress ? Mais pourquoi vouloir vivre à 100 à l’heure ? Pour gagner du temps ? Mais comment pourrait-on gagner quelque chose qu’on ne possède pas ?)

A la campagne, au contraire, les gens se connaissent, discutent, et, même si elle est empreinte de jalousies et de mesquineries, on peut parler de vraie solidarité. A paris, quelle tristesse de voir ces petits vieux attablés seuls aux tables de Mc Donald ou du bistrot Romain.

La canicule apporta une preuve terrible de la solitude de nos aînés ; les nombreux décès furent concentrés dans les villes, et surtout Paris, et très peu d’entre eux survinrent à la campagne. Quel exemple de solidarité pour les générations futures ! Quand on pense qu’en Afrique, les anciens sont vénérés comme des sages, et accueillis par leurs familles qui prennent soin d’eux lorsqu’ils ne peuvent plus travailler !

 

Enfin, que Paris serait agréable sans les parisiens. Qu’il est caricatural, le serveur parisien et sa rudesse, surtout envers les touristes, son refus obstiné de parler anglais ! Cette attitude n’est pourtant pas l’apanage des grandes villes. Il n’est qu’à voir New York est ses serveurs serviables. Il est vrai que la généralisation du pourboire comme unique salaire à New York n’est certainement pas étrangère à cette attitude. Mais tout de même, demandez à un New Yorkais et à un Parisien de vous aider à vous repérer sur une carte, et vous verrez bien la différence.

 

Finalement, le principal reproche que peut faire un non-parisien à Paris, consiste en ce mot : « parisianisme ». Et oui, la France d’en haut est parisianiste. Ce concept fait tourner la France autour d’un axe comme la Terre autour d’un soleil qui s’appellerait Paris. Le parisien se sent supérieur, sans doute parce qu’il a un pouvoir d’achat supérieur, qu’il est plus éduqué, plus beau, plus cultivé, bref, qu’il est plus PARIS. Et il y a du vrai la-dedans.

 

 

 

« Paris vaut bien une messe ». Henri IV, le roi connu pour sa jovialité et son appétit sexuel, montrait ainsi que Paris valait bien quelques efforts, à la manière d’une jeune adolescente acceptant un appareil dentaire et déclarant : « il faut souffrir pour être belle ». Car, c’est à Paris que tout se passe :

 

D’abord, les films, et en VO SVP. Les films sortent tous à Paris, le mercredi, alors que seuls certains d’entre eux arrivent jusqu’en province, généralement les super productions américaines à gros budget. La plupart du temps, en Province, les films sont joués en VF, car les ploucs ne parlent pas un mot d’anglais, et ne voient pas l’intérêt d’entendre la version anglaise. A Paris, on sait bien que c’est tellement mieux d’entendre la vraie voix de l’acteur, et de comprendre les subtilités des idiomes, qu’on ne pourrait vraiment pas regarder 4 mariages et un enterrement en VF. Pour l’exemple de ce complexe justifié de la province, signalons que le cinéma de Caudebec en caux, dans le 76, se nomme « Le Paris », et joue en ce moment Matrix 2 ! N’oublions pas les théâtres : les artistes et les clients se concentrent à Paris. A Paris, on peut voir une pièce de théâtre différente chaque soir pendant toute la vie. En Province, on pense que le cinéma est un progrès par rapport au théâtre, et donc qu’on a pas besoin d’aller au théâtre. Et enfin l’Opéra. Il est vrai que l’Opéra est très cher à Paris, et mérite son statut de loisir des élites. Mais quel plaisir d’écouter les plus grandes stars mondiales se produire à l’Opéra Bastille, même si son architecture est contestable et souffre de la comparaison avec l’opéra Garnier. En Province, est il besoin de le rappeler, pas d’Opéra, tout juste des opérettes.

 

Le pouvoir politique, évidemment, est à Paris. Les assemblées siègent à Paris, de même que le gouvernement et les sièges des partis. Les députés passent le plus clair de leur temps à Paris, et ont souvent tendance à se couper des préoccupations de leurs administrés. Mais peut-on espérer réussir en politique sans passer par la case Paris ? Tous les hommes d’Etat ayant compté en France avaient un pied à terre en Province, avec souvent un mandat électoral, mais leur vraie carrière, c’est à Paris qu’il l’on faite. Paris est d’ailleurs considéré comme une rampe de lancement pour les destins politiques nationaux, et on peut rappeler ici que l’actuel Président de la France, Jacques Chirac, a été maire de Paris de 79 à 95. C’est pourquoi les élections communales sont généralement convoitées à Paris par des ténors politiques nationaux en mal de tremplin, comme Edouard Balladur ou Philippe Séguin, qui n’hésitent alors pas à quitter leur petit mandat de Province.

 

 

Et que dire de l’incroyable concentration de sièges sociaux, à peine concurrencé par le mouvement américain de sun belt vers la côte d’azur et son centre des affaires de Sophia Antipolis au début des années 90. Paris concentre 88% des sièges sociaux des entreprises de plus de 500mE de CA. Nous entrons ici dans un cercle vicieux du style « on ne prête qu’aux riches », ou « l’argent attire l’argent ». Ce sont d’abord les élites qui font les meilleures études à Paris. Polytechnique, HEC, ou encore Normale Sup, Science Po, l’ENA. Toutes ces formations se déroulent à Paris, et la petite année passée par les énarques à Strasbourg est un peu convaincant exemple de décentralisation (non adhésion des énarques, fréquents A/R à Paris, seulement un an sur 3…). Les anciens élèves sont alors incités à rester à Paris pour trouver un boulot à la hauteur de leur formation. A l’inverse, les entreprises sont incitées à implanter leurs sièges sociaux à Paris, puisque c’est là qu’elles pourront recruter les meilleurs collaborateurs (et non main d’œuvre, qui s’emploie pour les ouvriers). Pour les voyages d’affaires, Paris est la ville Française la mieux desservie, si bien que les entreprises étrangères préfèrent s’implanter à Paris, ce qui permettra à Madame la femme du PDG de la multinationale américaine d’aller à l’Opéra pendant que monsieur sautera sa secrétaire dans son bureau avec vue sur la tour eiffel. (aborder l’exception Toulousaine, avec l’aéronautique).

 

 

Et quand on pense que Paris est en plus une des plus belles villes du monde, si ce n’est la plus belle, avec ses Champs Elysées, certainement la plus belle allée du monde (sinon, quelle autre, la 5ème avenue ?), le Moulin Rouge, et le symbole de la France, pourtant si décrié à sa construction, la tour eiffel. La Seine a permis de construire des ponts tous plus romantiques les uns que les autres, tels le pont des arts, qui relie la culture à la culture, ou le pont neuf, plus si neuf, mais toujours aussi beau et nouvellement restauré. Citons en vrac Notre Dame, le Sacré Cœur, le Parc Monceau, (et…). On peut toujours aller faire du tourisme en Province, et trouver du charme au petit village de Sarlat, ou au Mont St Michel (…), mais les vrais touristes, les Japonais, ne s’y trompent pas, et c’est à Paris qu’ils viennent !

 

 

 

 

Finalement, Paris concentre un nombre extraordinaires d’avantages, mais est une ville très difficile à vivre, à moins de jouir d’un niveau de vie largement au-dessus de la moyenne. Cependant, ne faudrait-il pas plutôt sublimer le débat Paris Province, pour retenir l’aspect essentiel pour la France, de posséder un porte-étendard tel que Paris.

 

La France a besoin d’avoir un champion qui puisse la faire exister au niveau international, et faire face aux mastodontes que sont Londres, New York, Tokyo, ou même Barcelone. Quelle autre ville que Paris en France pourrait rêver accueillir les JO d ‘été ? De même, quelle autre ville que Paris en France pourrait prétendre être le siège d’organisations mondiales aussi prestigieuses que l’UNESCO, et même l’ONU (pourquoi pas un projet de déménager l’ONU à Paris, puisque les américains méprisent l’ONU, et ne paient même pas leur cotise ?)

 

 

Des états fédéraux comme l’Allemagne et ses nombreuses métropoles, telles que Hambourg, Brème, Berlin, les villes-Lânder, mais aussi Frankfort pour la banque ( et pas les saucisses !), Munich pour l’automobile, ou encore Leverkusen pour la chimie, sont peut être plus équilibrés. Paris concentrant toutes les richesses et les centres d’intérêts, ses habitants méprisant leurs compatriotes, des rancœurs tenaces se sont développées chez nos compatriotes. L’attitude volontiers frondeuse d’une ville comme Marseille, qui se retrouve de manière caricaturale dans les antagonismes footbalistiques exacerbés, en est le meilleur exemple. A vouloir trop tirer la France vers l’avant, Paris risque de faire casser la corde qui la relie au reste de la France.

Dans Les eaux de Mortelune, Paris est une ville asséchée qui manquerait d’eau. Cette BD doit bien faire rire les habitants de Picardie, qui accusent Paris de les avoir inondé, et sacrifié Beauvais pour préserver Paris

 

Sauf que Marseille et Beauvais sont bien peu de choses à coté de Londres ou New York. Bref, on s’en fout.

 

 

L’histoire a créé un champion français, qui, par son réseau routier, ferré, et aérien, présente tous les atouts pour porter haut les couleurs de la France sur le plan international. En ces temps troublés, où la France tente d’apaiser le monde, et de le fédérer autour de sa longue expérience des relations internationales (expérience certes tâchée de sang), nous ne pouvons que nous en réjouir.

 

 

A creuser :

-          Paris et son accent en « qu » : mythe ou réalité ?

-          Faut-il construire des gratte ciels dans paris

-          Paris, capitale des arts ?

-          Paris, plus belle ville du monde ?

-          Les gens à Paris sont ils plus beaux qu’à la campagne ?

-          Paris pourrait il exister sans la France ?

-          Moins d’ambiance à Paris que dans d’autres capitales ?

-          La décentralisation, un vain mot ?

-          Rastignac : faut il monter à Paris pour réussir sa vie. Monter à paris : le dernier étage de l’ascenseur social se trouve t’il à Paris ?

-          Paris, pourri ?

 

 

L’auteur de cette réflexion est un provincial monté à la capitale. Il a grandi au rythme des « parisiens, têtes de chiens, parigots, têtes de veaux », avant de succomber aux charmes de la lumière. Il est donc particulièrement qualifié pour apprécier les antagonismes Paris-Province, bien plus que les snobinards parisiens avec lesquels il devra participer aux joutes oratoires du club Abélard.